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Perte de sens au travail : ce que la reconnaissance explique

Vous faites le même travail qu'il y a deux ans. Vous le faites toujours bien. Et pourtant, quelque chose s'est éteint. Vous vous demandez à quoi tout cela sert, et la réponse ne vient plus.

La perte de sens au travail est presque toujours traitée comme une question de vocation. On vous conseille de vous reconvertir, de trouver votre mission, de changer de vie. Cette page propose une autre piste, et elle est étayée : dans beaucoup de cas, ce n'est pas le sens du travail qui a disparu, c'est le retour sur ce travail.

Ce que dit la recherche

Un article publié en 2024 par Alexis Roche dans la revue Management & sciences sociales s'intitule exactement « Manque de sens au travail ? Un éclairage par la reconnaissance au travail ».

L'auteur y décrit un enchaînement précis. La perte de sens s'associe à une perte d'identité et à une sensation de ne pas exister, de ne pas évoluer, et de ne pas apporter une réelle contribution à la société.

Les trois éléments de cette phrase méritent qu'on s'y arrête, parce qu'ils correspondent point par point à ce que la reconnaissance apporte.

  • Ne pas exister. C'est ce que Brun et Dugas appellent la reconnaissance existentielle, celle qui porte sur la personne et sur son droit d'avoir une influence.
  • Ne pas évoluer. C'est la reconnaissance de la pratique de travail, celle qui nomme les compétences acquises.
  • Ne pas contribuer. C'est la reconnaissance des résultats, celle qui relie ce que vous faites à ce que ça produit.

Quand ces trois retours disparaissent, le travail continue mais le sens s'efface. La tâche est la même, l'écho a disparu.

La différence entre perte de sens et manque de reconnaissance

Les deux se ressemblent de l'intérieur et se traitent différemment. Voici comment les distinguer.

Il s'agit d'une vraie perte de sens si votre travail entre en conflit avec vos valeurs. Vous vendez un produit auquel vous ne croyez pas, vous appliquez une procédure que vous jugez nuisible, on vous demande d'atteindre des chiffres au détriment des gens. Là, aucun merci ne réglera le problème. C'est ce que la recherche appelle un conflit de valeurs, et c'est l'un des six facteurs de risques psychosociaux identifiés par l'INRS.

Il s'agit plutôt d'un manque de reconnaissance si vous croyez toujours à l'utilité de ce que vous faites, mais que plus personne ne vous le renvoie. Vous savez que votre travail sert, vous ne le sentez plus. Le contenu vous convient, l'écho manque.

Un test simple permet de trancher. Imaginez que demain, quelqu'un vous dise précisément en quoi ce que vous avez fait cette semaine a été utile, à qui, et pourquoi. Est-ce que ça changerait quelque chose ? Si oui, le problème est du côté de la reconnaissance. Si vous vous dites que ça ne changerait rien parce que le travail lui-même vous pose problème, c'est autre chose.

Pourquoi le sens s'efface même dans un métier qui a du sens

C'est le paradoxe le plus fréquent. Des soignants, des enseignants, des travailleurs sociaux, des gens dont l'utilité sociale ne fait aucun doute, disent perdre le sens de leur travail.

Plusieurs mécanismes se cumulent.

  • Le résultat devient invisible. Vous ne voyez plus l'effet de ce que vous faites. Le patient sort et vous ne saurez jamais s'il va bien. L'élève passe dans la classe supérieure et disparaît.
  • Le travail réel est nié. Ce qui compte dans les indicateurs n'est pas ce qui vous prend du temps. Les problèmes évités, les tensions désamorcées, le temps passé à rassurer n'apparaissent nulle part.
  • La seule parole reçue est corrective. On vous parle quand quelque chose ne va pas. Le reste du temps, silence. Au bout de deux ans, votre seule information sur votre travail est une liste d'erreurs.
  • La contribution collective efface la contribution individuelle. Tout est dit au nom de l'équipe. Personne ne sait plus ce qu'il a apporté en propre.

Ce qui aide, avant de penser à partir

La reconversion est parfois la bonne réponse. Elle est souvent la première envisagée alors qu'elle est la plus coûteuse. Voici ce qui vaut la peine d'être tenté avant.

Reconstituer la chaîne d'utilité

Prenez une chose que vous avez faite cette semaine et remontez jusqu'au bout de son effet. Qui l'a reçue, qu'est-ce que ça a permis, qu'est-ce qui se serait passé sans vous. L'exercice paraît naïf. Il fonctionne parce que la perte de sens vient souvent d'une chaîne qu'on ne voit plus, pas d'une chaîne qui n'existe plus.

Aller chercher le retour à la source

Si votre manager ne vous renvoie rien, d'autres le peuvent. Vos collègues voient votre travail de près. Le service qui reçoit votre production sait ce qu'elle vaut. Et vos clients, vos patients ou vos usagers ont souvent de la gratitude que personne ne leur a jamais demandé d'exprimer.

Demander un retour, sans en faire un reproche

« Qu'est-ce qui t'a paru le plus utile dans ce que j'ai fait ce trimestre ? » est une question qu'un manager peut traiter. « Je ne me sens pas valorisé » ne lui donne aucune prise. Nous avons détaillé cette conversation dans un guide séparé : comment dire à son manager qu'on manque de reconnaissance.

Donner, pour relancer la circulation

Dans une équipe où personne ne dit rien, la première personne qui remercie débloque les autres. C'est mécanique, et nous l'observons dans toutes les organisations où nous installons un programme.

La méthode Listen Leon : le feedback positif orienté forces

La façon de renvoyer un retour change tout. Nous enseignons une méthode en trois temps.

  1. Le fait. Ce que la personne a fait, précisément. Une date, un projet, une situation. Jamais une qualité générale.
  2. La force. Ce que ce fait révèle d'elle : sa fiabilité, son sang-froid, sa pédagogie, sa ténacité, son sens du collectif.
  3. L'effet. Ce que cela a changé pour vous, pour l'équipe ou pour le client.

Le troisième temps est celui qui répare le sens. Il relie une action à sa conséquence, ce qui est exactement le lien qui s'est rompu.

Nommer la force est pourtant l'étape que presque personne ne franchit. Nos analyses montrent que seuls 18 % des messages écrits par les salariés sont de vrais messages de reconnaissance. Le reste relève de l'appréciation, de la gentillesse ou de la politesse. Les fondements de l'approche sont sur notre page consacrée à la science de la reconnaissance au travail, et nous en avons mesuré les effets dans notre étude, publiée dans le Journal of Happiness Studies.

Ce que les organisations peuvent faire

Si vous lisez cette page en tant que DRH ou manager, la perte de sens dans vos équipes est un signal coûteux. Elle précède le désengagement, l'absentéisme et les départs, et elle touche souvent vos meilleurs éléments en premier, parce que ce sont eux qui se posent la question.

Quatre conditions reviennent dans les organisations où la reconnaissance s'installe durablement.

  • Un canal. Un endroit clair où déposer un message, sinon l'intention se perd.
  • Une permission. Un signal explicite que dire merci fait partie du travail.
  • Un rythme. Une fréquence régulière, pas un événement annuel.
  • Une trace. Un message qui reste et qui se relit des mois plus tard.

Le levier le plus fort concerne les retours qui viennent des bénéficiaires. Un patient, un client ou un usager qui dit ce que le travail a changé pour lui reconstitue directement la chaîne d'utilité que le salarié avait perdue de vue. Le détail est sur notre page reconnaissance en entreprise.

Un mot si ça va au-delà

La perte de sens s'accompagne parfois d'un épuisement plus profond, avec des troubles du sommeil, une fatigue qui ne passe pas au repos, ou un sentiment durable de vide. Dans ce cas, les conseils de cette page ne suffisent pas et ne remplacent pas un avis professionnel.

La médecine du travail, un médecin traitant ou un psychologue du travail sont les bons interlocuteurs, et les consulter tôt change beaucoup de choses.

Questions fréquentes

Perte de sens ou manque de reconnaissance, comment savoir ?

Demandez-vous si un retour précis sur l'utilité de votre travail changerait quelque chose. Si oui, il s'agit surtout d'un manque de reconnaissance. Si le contenu même du travail entre en conflit avec vos valeurs, il s'agit d'une perte de sens, et la réponse n'est pas la même.

La perte de sens peut-elle mener au burn out ?

Elle fait partie des facteurs qui y contribuent, aux côtés de la charge de travail et du manque d'autonomie. Le conflit de valeurs et les rapports sociaux dégradés, qui incluent le déficit de reconnaissance, figurent tous deux parmi les six catégories de risques psychosociaux identifiées par l'INRS.

Faut-il changer de métier quand on perd le sens ?

Parfois, et c'est une décision légitime. Mais c'est la réponse la plus coûteuse, et elle ne règle rien si le problème était l'absence de retour. Beaucoup de personnes retrouvent le même vide dans leur nouveau poste au bout de dix-huit mois.

Un manager peut-il redonner du sens à son équipe ?

Il ne peut pas fabriquer du sens, mais il peut rendre visible celui qui existe déjà. Nommer précisément ce qu'une action a produit, et pour qui, est le geste qui répare le lien rompu.

Les sources

  • Alexis Roche, « Manque de sens au travail ? Un éclairage par la reconnaissance au travail », Management & sciences sociales, n° 36, 2024, pages 63 à 81.
  • INRS, les six catégories de facteurs de risques psychosociaux, d'après le rapport Gollac. Les conflits de valeurs et les rapports sociaux au travail dégradés, qui incluent le déficit de reconnaissance, en font partie.
  • Jean-Pierre Brun et Ninon Dugas, les quatre formes de reconnaissance au travail.
  • Listen Leon, analyse interne des messages émis sur la plateforme. 18 % des messages relèvent de la reconnaissance au sens strict.

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